La beauté de nos cicatrices visibles

Aujourd’hui j’avais juste envie de vous partager une anecdote qui date déjà de 2017. Trois jours un peu douloureux me poussant à accepter que la vulnérabilité dans toute sa splendeur est une véritable mise à nue de nos limites ou de nos cicatrices. C’est un article beaucoup plus intime que d’habitude mais j’espère que ça donnera de la force à certain(e)s d’entre vous. 🙂

J’avais 21 ans, c’était mon premier stage longue durée (cinq mois) que je faisais pour la première fois dans une multinationale (et pour une petite jeunette c’est impressionnant au début !). C’était donc la véritable première expérience (oui ça fait beaucoup de première fois) dans une entreprise traditionnelle disons. A l’époque, j’étais encore dans les multiples soins pour gérer une des conséquences de ma maladie génétique : mon agénésie dentaire. Concrètement à 21 ans j’avais encore mes dents de lait à part quelques exceptions. Après toutes les joies psychologiques de la scolarité grâce aux moqueries à répétition, là j’en étais à la phase des joies physiques avec greffe d’os, pose d’implants and co. Et en attendant la fin du traitement, j’avais depuis quelques mois ce qu’on appelle un « bridge provisoire » (définition très personnelle : des dents en plastique en attendant les céramiques mais qui ont l’avantage de donner une illusion parfaite de vraies dents). Cette introduction est un peu longue, mais faut bien expliquer le contexte héhé.

Confusion, Inclusion, Combat, Fonction, Espérance, Présence, Guérison, Douleur, Peur, Réparation, Rédemption, Deuil

J’en reviens donc à ce stage pendant lequel un jour mon bridge s’est cassé et je ne pouvais pas avoir de rendez-vous pour le recoller avant trois jours. J’ai dû donc vivre ce temps avec deux dents en moins (sur le devant en haut sinon c’est pas drôle), qui laissait apparaitre un implant (comprendre : une vis qui te sort de la gencive) et une micro-dent (comprendre : une dent de lait très petite ayant vécu presque l’équivalent de quatre fois sa durée de vie normale). Imaginez-vous deux secondes avec une bouche un peu comme une mamie (ou un papi) sans dentier, quand vous avez 21 ans et que votre entourage ne savait même pas que ce qui vous servait de sourire était en fait monté en kit. Ça a été un combat de ne pas paniquer, de ne pas pleurer, d’accepter tout de suite la mésaventure. Ça m’a couté de taire mon besoin d’être rassurée (parce que dans le monde professionnel on ne peut pas commencer à demander autour de soi si on n’est pas totalement défiguré, si c’est aussi moche que ce qu’on voit…). Et puis au bout d’un moment, le déclic : quelle importance que cette blessure visible au monde ? Après tout, c’est mon histoire. Les gens ne savent pas par quoi je suis passée – les moqueries, les douleurs physiques. Et je n’en ai pas honte. Ça a été un combat de rester naturelle, de ne pas m’empêcher de sourire, de rire. De ne pas laisser le monde et sa définition de la « normalité » prendre mon sourire, mon estime de moi. Penser à une amie anglaise à qui il manquait une dent m’a beaucoup aidée. Si elle est capable de continuer à sourire et à rire, je peux le faire aussi. Les gens ont vu… n’ont pas posé de questions et ne m’ont pas moins aimée (enfin je crois… Sinon je ne serais pas encore dans cette entreprise en CDI 3 ans après). Ma valeur n’a pas baissée pendant trois jours pour remonter le lendemain une fois le bridge recollé. Non, ma valeur n’est pas liée à mon apparence. Oui parfois mes blessures intérieures sont visibles aux yeux du monde par mes larmes ou mes maladresses qui blessent. De quoi aurais-je honte ? Elles font partie de qui je suis. Oui parfois on voit une partie de moi toute biscornue, ou avec encore les marques de la chirurgie faite par la Vie. Mais d’une part ça n’est qu’une partie minuscule (par rapport à tout le reste qui fonctionne) et je n’ai pas à me focalisée là-dessus. Et en plus, c’est moi. Juste moi. Que moi. Faut pas se prendre pour plus important qu’on ne l’est. Pas de réputation à assumer ou je ne sais pas quoi. Et puis dans mon cas, elle n’a pas duré cette phase de blessure ouverte. Même trois jours, ça passe… (Y en a un Autre qu’a dit pareil…). Certains oublieront ce qu’ils ont vu, d’autre pas. Mais j’espère qu’avec ce souvenir ils associeront ma réaction : la joie de me savoir aimée, même sans dent ! Les autres aussi ont leur histoire, leurs blessures, qui parfois aussi s’entr’aperçoivent quelques jours ou quelques minutes, et que j’espère à ce moment-là avoir la force d’aimer pour leur montrer qu’ils sont aimables, dans leur entierté.

Parce que oui tant de corps sont marqués par la vie mais n’en restent pas moins beau. Je vous renvoie à ces articles (bourrés d’émotion !!) d’une femme qui se réconcilie avec sa main droite n’ayant que quatre doigts ou qui partage le deuil de ses cheveux tombés. Combien de crâne chauve suite à une maladie génétique ou à un cancer, de cicatrices visibles ou de membres amputés suite à une maladie ou un accident,… Mais les corps n’en sont pas moins beaux. Au contraire, ils témoignent de la force de caractère de la personne qui a traversé l’épreuve. Et c’est pareil pour les blessures psychiques. Parfois un événement appuie sur une blessure de l’âme et les émotions sont à vif. Mais au lieu d’avoir honte de ces émotions, nous devrions simplement nous rappeler qu’elles sont le signe de notre humanité profonde, de notre capacité d’être touché par l’autre, modelé par la vie. Bref, le signe que nous avons un cœur de chair et non de pierre… Au fond, ces cicatrices sont les marques de ce qui nous a construit. Et nous ne devrions pas avoir honte de ce qui nous a construit.

Musique d'illustration : D'une Blessure À L'autre - Brasco et Sarah Riani

Crédit photo : 1/ Drop the label movement. 2/ Sharon Mccutcheon

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4 Comments

  1. Ribambelle du 35

    29 avril 2020 at 10:32

    Il m’est arrivé la même chose… C’est très inconfortable ! Merci !

    1. Bienheureuse Vulnérabilité

      29 avril 2020 at 1:50

      Ah bah comme quoi… Ça confirme que même quand on se sent très seul(e), y a toujours au moins une personne au monde qui a vécu quelque chose de similaire ! 🙂

  2. Ch'tite Breizh

    24 avril 2020 at 10:12

    <3 Très bel article!
    Je retiendrais cette phrase "Et en plus, c’est moi. Juste moi. Que moi."
    Merci.

    1. Bienheureuse Vulnérabilité

      27 avril 2020 at 4:37

      Merciiii ! J’avoue que particulièrement sur cet article, je rends grâce si ça a pu toucher. 🙂

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